« Mais le bien public est fait du bonheur de chacun. » Albert Camus

L’un des problèmes les plus urgents de la pandémie est de trouver une voie viable entre le collectif et l’individu, entre liberté et responsabilité. Je me sens profondément divisé. D’une part, l’économie environnementale, ma discipline, m’a appris à respecter les biens collectifs. Je considère que l’on doit prendre les phénomènes d’externalité très au sérieux : protéger le droit de nos petits-enfants à un bon climat et obliger les individus et les entreprises d’assumer les conséquences de leurs émissions de carbone, car la non-prise en compte pourrait contribuer à noyer des enfants au Bangladesh en 2100…. Bien sûr, je pense aussi que nous devons faire tout notre possible pour ne pas contaminer les autres – et pour protéger les services d’urgence, nous avons aussi la responsabilité de limiter le risque d’être nous-même contaminé. En situation de crise, ce n’est pas seulement mon affaire si je tombe malade. Bien sûr, je pense que nous devons accepter les contraintes liées au confinement et limiter nos désirs de nous asseoir à la terrasse d’un café en compagnie de nos amis. D’un autre côté, je suis préoccupé par les restrictions de nos libertés individuelles et les contrôles policiers accrus pour s’assurer que  les citoyens se promènent bien en compagnie d’un membre de leur  ménage.

Difficultés concernant les évaluations et les comparaisons des stratégies

Jusqu’à présent, une majorité de citoyens semble soutenir les actions de leur gouvernement respectif. Il y a plusieurs façons d’interpréter ce soutien. Mon propos ici n’est pas de soutenir aveuglément l’approche suédoise. Si en Suède, in fine, la propagation du coronavirus s’avère beaucoup plus importante, si nous avons davantage de morts et un système hospitalier mis à rude épreuve, alors notre stratégie de non-confinement et de « laisser faire » apparaitra inexcusable. En même temps, je fais attention à ne pas tirer de conclusions trop hâtives. Les processus biologiques sous-jacents à la propagation initiale de l’infection suivent une croissance exponentielle. Il ne faut pas beaucoup de connaissances mathématiques pour comprendre qu’il est peu fiable de comparer le nombre de décès par million d’habitants dans différents pays. Pour la même raison, il s’avère très difficile d’évaluer les résultats des différentes stratégies – la dimension temporelle étant ici primordiale. Une différence d’une semaine peut signifier une différence significative dans le nombre de patients diagnostiqués ou de personnes décédées. Bien sûr, les contextes socio-économiques et culturels jouent ici un rôle particulièrement important : en particulier, proximité des uns et des autres dans la vie tant sociale que professionnelle, au sein des ménages, dans les transports ou les bureaux. Les comportements sociaux peuvent être déterminants dans la propagation du virus, qu’il s’agisse de s’embrasser, serrer les mains ou cohabiter avec plusieurs  générations.

Même si la comparaison est malaisée et nécessite une certaine prudence, si la Suède présente moins de « cas »  et de décès qu’en  France, en Italie et en Belgique, elle en a plus que ses pays voisins. De surcroît, l’évaluation doit porter sur le long-terme : si le taux de mortalité est plus bas, cela peut être temporaire. La question est de savoir si une deuxième vague va se produire ultérieurement. En outre, d’un pays à l’autre, les méthodes statistiques pour comptabiliser le nombre de malades ou de décès sont très différentes. Dans certains pays, chaque mort présentant des symptômes liés au Covid-19 est comptabilisé alors que dans d’autres ce sont seulement les cas où le Covid-19 a été la cause principale du décès. Certains pays comptabilisent seulement ceux qui meurent à l’hôpital et ne prennent pas en compte les décès extra hospitaliers. De même, on compte différemment les patients âgés qui toussent et meurent mais qui n’ont pas été testés. Ces différences sont importantes pour évaluer et comparer l’évolution de la contamination et des décès. En outre, de fortes variations régionales existent au sein de nombreux pays. Plusieurs régions en Suède ont une propagation similaire aux autres pays nordiques – c’est principalement Stockholm qui est touchée. Les différences régionales sont si importantes qu’elles remettent en cause l’idée que les stratégies nationales seraient le facteur explicatif le plus important. Peut-être que la densité de la population est-elle aussi importante.

Les Suédois : experts en distanciation sociale

Il ne faut donc pas surestimer les différences entre les pays. La Suède se caractérise en temps normal par un degré relativement élevé de « distanciation sociale ». Nous avons une faible densité de population, un climat froid, principalement des petites villes, des normes sociales avec relativement peu de congestion humaine. Nous avons également une culture d’égalité, un niveau d’éducation élevé et une grande confiance dans les autorités. Ces facteurs ont certainement contribué à ce que les risques de propagation soient moins élevés en Suède qu’en Italie. Le fait que les gens fassent confiance aux autorités publiques et suivent plus facilement leurs recommandations, font que le gouvernement renonce à l’utilisation de moyens plus coercitifs.

Une administration décentralisée, fondée sur la science et contrôlée par des experts

Aux États-Unis, le président tient une conférence de presse tous les jours tandis que le Dr Fauci se tient à l’arrière-plan. En Suède, un expert en santé publique tient toute la réunion.

Régent dans les années 1600, Axel Oxenstierna est connu comme l’architecte de l’administration suédoise. (Il convient à ce propos de mentionner qu’Oxenstierna et Richelieu ont formé l’axe de la coalition contre les Habsbourg durant la guerre de Trente Ans, et ont conduit des négociations à Compiègne. Richelieu voulait parler français, Oxenstierna a répondu qu’il parlerait alors suédois – et finalement ils ont conversé en latin). Oxenstierna a créé une administration publique laissant un pouvoir étendu aux gouvernements régionaux, et locaux et aux administrations centrales dirigées par des experts. Aujourd’hui, la Suède est toujours caractérisée par une forte décentralisation. Par exemple, la quasi-totalité de l’impôt sur le revenu est collectée et gérée au niveau municipal. L’expression suédoise « Ministerstyre » est un terme péjoratif indiquant un abus de pouvoir du ministre. Les ministres (y compris le Premier ministre) ne peuvent pas intervenir dans des cas individuels – cas qui doivent être traités par des fonctionnaires. Seuls les principes généraux sont décidés par le gouvernement. Donald Trump en a fait l’expérience en 2019 en contactant le Premier ministre suédois, Stefan Löfven, l’exhortant à intervenir pour libérer le chanteur de rap américain ASAP Rocky. Trump a fait montre d’une forte incompréhension lorsque la réponse de Löfven fut qu’il ne pouvait rien faire dans un tel cas. Au niveau politique, l’équilibre des pouvoirs entre le parlement et le gouvernement est, comparé à d’autres pays, plus en faveur du premier. Ceci est renforcé par le fait que la Suède a actuellement un gouvernement minoritaire faible. Une des raisons pour lesquelles le gouvernement suédois n’a pas agi de manière plus résolue réside dans le fait que constitutionnellement ses capacités à agir sont limitées, en particulier pour instituer un état d’urgence en temps de paix. Ceci explique aussi peut-être pourquoi le gouvernement suédois a plutôt choisi d’informer et convaincre les citoyens de suivre les recommandations édictées par l’administration centrale de la santé plutôt que de prendre des mesures autoritaires. Les experts estiment que cette stratégie est plus compatible avec le respect des principes démocratiques fondamentaux – et en outre plus soutenable à long terme (Tegnell, 2020).

Nous ne devons pas exagérer les différences entre les pays. La stratégie suédoise implique également des formes de distanciation sociale. Les universités et les lycées sont fermés mais pas les écoles primaires, maternelles ni les crèches. Les cafés restent ouverts mais sont moins fréquentés que d’habitude. Le secteur du bâtiment continue, les entreprises prennent leurs propres décisions, elles sont (comme Volvo) plus souvent fermées à cause de l’effondrement des chaînes d’approvisionnement mondiales qu’à cause des décisions politiques.

Personnellement, je suis confiné à mon domicile ! Mais je ne me plains pas car je peux rester  travailler 12 heures par jour sur mon canapé avec mon ordinateur. J’ai aussi la possibilité de sortir et de rencontrer mes amis, mes enfants et mes petits-enfants dans les parcs publics.

Globalement les autorités suédoises bénéficient d’un niveau de soutien assez élevé, ce qui ne signifie pas l’absence de débats. Il y a quelques jours, 22 éminents chercheurs en médecine ont écrit un article très critique dans le plus grand quotidien suédois affirmant que la politique du pays était un échec, que les décès étaient trop élevés comparés aux pays voisins nordiques. Le débat qui a suivi a cependant été très critique à l’égard de cet article, soulignant qu’ils avaient volontairement choisi des exemples favorisant leur thèse et que leur analyse était de ce fait biaisée. Il est peut-être trop tôt pour le dire. Quoi qu’il en soit, il semble que la Suède, à l’instar d’autres pays, a commis certaines erreurs. A titre d’illustration : nous n’avons pas testé suffisamment de personnes, les autorités ont réagi trop tardivement, et n’ont pas toujours réussi à communiquer pédagogiquement ou de manière transparente, de graves erreurs ont été commises concernant les structures d’accueil et de soins aux personnes âgées et les carences en termes de compétence du personnel soignant et de matériel de protection expliquent le nombre élevé de personnes contaminées et de décès parmi nos séniors. Certains voient dans ces développements, la conséquence des vagues de dérégulations et de privatisations dans le secteur des soins aux personnes âgées. Enfin, les autorités ont également tardé à fermer les stations de ski et les informations destinées aux migrants nouvellement arrivés ont été défaillantes.

Jusqu’à présent, les hôpitaux suédois ont été soumis à une forte pression mais restent loin de la situation chaotique du nord de l’Italie. Même à Stockholm, il existe encore des capacités inutilisées dans les unités de soins intensifs. Cependant, de manière anecdotique, il semblerait qu’il faille être beaucoup plus malade pour être accepté aujourd’hui dans un service de soins intensifs qu’en temps ordinaire. Une évaluation appropriée devra faire l’objet de vastes études comparatives à l’avenir.

Politique économique

Il est encore trop tôt pour évaluer précisément l’impact des mesures prises pour contrecarrer les conséquences économiques négatives de la pandémie. Parmi les points positifs, on prétend généralement que la Suède est mieux armée face aux crises économiques grâce, entre autres, à des prises de décisions rapides et bien fondées, les experts ayant une grande influence, et à un large consensus basé sur un dialogue social particulièrement développé. Dans cette crise, nous avons assisté aussi à l’émergence d’un consensus politique large. Alors que les États-Unis se retrouvent avec 22 millions de chômeurs en quatre semaines, en Suède (et dans de nombreux pays européens) des mesures de chômage technique ont été rapidement négociées, ainsi que des allégements fiscaux (charges patronales, TVA,  loyers, etc.). De même, différentes formes de soutiens aux ménages et aux entreprises ont été mises en œuvre rapidement. Les fermetures sont soigneusement échelonnées et  un  dialogue social développé, basé sur des négociations entre État, syndicats et patronat, a permis de minimiser les dommages économiques.

La menace autoritaire

De telles crises sont terribles. En conséquence, si la transparence, le consensus et la responsabilité civique sont à privilégier, il est parfois aussi justifié d’imposer aux individus des restrictions pour le bénéfice de la collectivité.

Cependant, il faut être très vigilant. Les crises offrent aussi des opportunités pour les forces du mal. La mafia a entrepris de renforcer ses positions en Italie. Certains dirigeants en profitent pour reporter des élections, ajourner des procès ou encore modifier les lois pour accroître leur pouvoir de décision. Même avant cette pandémie, les tendances aux dérives autoritaires s’étaient déjà développées. L’avancement de la technologie moderne, avec le suivi GPS de l’individu, l’enregistrement des téléphones mobiles ou encore la reconnaissance faciale des caméras de surveillance, offre des opportunités inégalées à des mouvements politiques qui sont dans certains cas ouvertement xénophobes et fascistes. Orwell et Huxley n’ont jamais été aussi d’actualité. Nous devons être très vigilants car ces dystopies peuvent bien vite se réaliser.

Que faut-il faire ?

Bien sûr, la liberté et l’intégrité des personnes peuvent être restreintes, mais cela doit être fait avec beaucoup de prudence et pour une durée limitée. L’économie doit redémarrer rapidement et là aussi, la transparence, l’honnêteté et la justice sociale doivent guider l’utilisation des ressources publiques. Il s’agit de sommes d’argent considérables mobilisées dans un court laps de temps et les risques que les politiques soient administrées de manière autoritaire et en faveur des plus riches demeurent importants. J’ai soutenu, dans plusieurs titres (Financial Times, Nature Sustainability Blog), que les fonds publics mobilisés ne devraient pas seulement servir à sauver les compagnies aériennes et les géants du pétrole. Trump essaie de sauver les investissements de ses amis en augmentant les prix du pétrole en s’alignant sur l’OPEP. Au lieu de cela, nous devrions rapidement introduire une taxe mondiale sur les combustibles fossiles qui non seulement pourrait contribuer à renforcer nos finances publiques sans menace sérieuse pour l’emploi tout en favorisant la transition nécessaire vers un développement durable basée sur des énergies renouvelables.

« La liberté, seule valeur impérissable de l’histoire. » Albert Camus

Pr Thomas Sterner
Professeur d’économie de l’environnement à l’université de Göteborg (Suède)
Chaire Développement durable – Environnement, Énergie et Société (2015-2016)

 

Références :