Élue en 2008 sur la chaire d’Histoire intellectuelle de la Chine, vous vous êtes tour à tour intéressée dans vos enseignements aux textes classiques de la Chine, et plus particulièrement à Confucius dont vous avez traduit les Entretiens, ainsi qu’aux articulations diverses des liens historiques et culturels entre la Chine et ses grands voisins que sont l’Inde et le Japon. Comment décririez-vous votre champ de recherche ?

Il me faut tout d’abord rappeler que mon choix de me concentrer sur la Chine me vient de mes origines et de mon histoire familiale. Étant née en France de parents chinois, j’ai hérité de la culture de mes ancêtres tout en recevant une formation complète à l’école de la République, de la maternelle à Normale Sup’. Cela m’a donné un point de vue particulier à la fois sur les humanités européennes dans lesquelles j’ai baigné tout au long de mon parcours scolaire et universitaire, et sur le monde chinois qui a été pour moi avant tout une expérience vécue. Un vécu que j’ai connu dans la douleur d’une enfance écartelée entre un père resté en France et une mère repartie en Chine et que j’ai partagé ensuite pendant trente ans d’une vie comblée avec un époux chinois aujourd’hui disparu. Ainsi, l’approche philologique des textes que vous évoquez et que j’ai reçue de ma formation classique ne se borne pas à faire de moi une pure antiquisante, attachée à l’étude d’une culture morte et muséifiée, elle me permet d’envisager l’histoire intellectuelle de la Chine dans la longue durée, d’en tester la problématique continuité et d’en contester l’encore plus problématique altérité[1]. Bien que me rattachant à la discipline sinologique et à l’institution académique qui lui sert de support, je ne partage pas, du fait de la situation particulière que je viens d’évoquer, le point de vue de mes collègues français sur la Chine comme objet d’étude ou comme domaine de recherche, voire comme le « grand Autre de l’Europe », pas plus que je ne souscris à la compartimentation étanche ménagée par nos départements universitaires entre « Chine ancienne » et « Chine moderne et contemporaine ».

Qu’est-ce que l’étude de la Chine ancienne nous apprend de la Chine d’aujourd’hui ?

Vous aurez compris que, pour moi, mes recherches sur la Chine ancienne ne prennent sens précisément que dans la mesure où elles me fournissent des clés pour comprendre et pour vivre le présent, clés que je me dois de mettre à la portée (et à l’épreuve) du jugement de nos concitoyens, non seulement en France, mais plus largement à l’échelle globale. C’est du moins ainsi que j’interprète la mission qui m’a été confiée au Collège de France et qui est rendue possible par la totale liberté intellectuelle et par les moyens de diffusion éminemment démocratique dont nous disposons dans cette institution  unique au monde. Dans mon esprit, enseigner consiste à faire en sorte que ce qu’on a compris serve à d’autres. Je n’ai jamais prétendu dispenser une quelconque « vérité » sur la Chine, je m’efforce simplement, à travers mes échanges permanents avec les étudiants et tous ceux qui veulent bien travailler collectivement sur les sources textuelles et historiques, de comprendre les choses en profondeur, dans la patience du temps long et de la recherche lente, afin de me faire une idée la plus honnête et la mieux documentée possible sur ce qui constitue le ressort des événements dont nous sommes témoins et dont nous ne percevons en général que l’immédiateté et la pointe émergée.

Détacher la pensée chinoise de son histoire, faire l’économie d’une analyse empirique de ses usages successifs, contradictoires, et de ses réinventions, c’est ce qui mène à l’essentialisme, à l’opposition bloc contre bloc, au « choc des civilisations » à la Huntington. C’est, selon moi, non seulement une erreur, mais un danger dans le contexte actuel : figer « la » pensée chinoise, oublier l’histoire — inachevée — qui l’a constituée, c’est risquer la récupération idéologique, à un moment où le pouvoir en Chine se cherche une légitimité culturelle. Pire, s’attacher à souligner l’altérité chinoise, c’est risquer de conforter un certain discours officiel qui a beau jeu de s’emparer de cette altérité pour prétendre que la Chine n’a que faire de la démocratie, des droits de l’homme, etc. qui seraient étrangers à sa culture.

Tout ceci tend à faire oublier — et le pouvoir actuel ne se prive pas de cultiver l’amnésie — que l’histoire de la Chine est faite de ruptures, de tensions et de fragmentations (où les périodes de règnes de dynasties non-chinoises ont été les plus longues). De même, la tradition intellectuelle chinoise est faite de réévaluations et de réinventions constantes : lors de la formation du premier empire centralisé autour de -221 (contrairement à ce que croit savoir l’opinion commune, il n’y a pas eu qu’un seul empire), lors de l’introduction du bouddhisme venu de l’Inde dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, lors de la constitution d’un État mandarinal aux alentours de l’an mille… On pourrait ainsi multiplier les exemples, mais tous tendraient à montrer que la Chine n’a pas attendu d’être « éveillée » par le contact avec « l’Occident » pour être dans la médiation et les échanges interculturels[2], ou pour éprouver le besoin de se moderniser.

Quel regard d’historienne portez-vous sur le rôle de la Chine dans la crise actuelle ?

Nous avons dans la situation actuelle de crise sanitaire et économique due à la pandémie de coronavirus, partie du cœur de la Chine[3], un parfait exemple de ce que j’évoquais précédemment, à savoir un événement ou un phénomène dont nous sommes témoins et acteurs, mais dont nous ne faisons que saisir (et subir) l’immédiateté sans avoir les moyens d’en dégager les ressorts profonds. S’il n’est plus possible de continuer à disserter sur « l’altérité » chinoise, c’est qu’il y a beau temps que la Chine a cessé d’être cet ailleurs lointain et mystérieux si cher à nos Orientalistes et qu’elle s’est désormais mondialisée au point d’envahir notre existence la plus quotidienne : cela fait maintenant plusieurs décennies qu’il ne se passe plus un jour sans qu’elle soit à la une de nos médias et qu’il ne se trouve plus un seul bien de consommation qui ne soit « made in China », à commencer par les fameux masques ironiquement devenus d’une nécessité vitale du fait du virus provenant lui-même du bien nommé « Empire du Milieu » … Or, si la Chine s’est ainsi imposée à nous dans tous les aspects de nos vies et si les effets de ses dysfonctionnements en arrivent aujourd’hui à mettre en cause jusqu’à notre survie, c’est qu’elle s’est placée depuis près de deux générations dans une logique de rattrapage à marche forcée et de revanche sur « un siècle d’humiliation » (cette expression récurrente dans le discours officiel actuel désigne le siècle écoulé entre les Guerres de l’opium qui marquèrent le début de la domination occidentale en Chine au milieu du 19e siècle et la « libération » correspondant à la prise du pouvoir par les Communistes en 1949). Aujourd’hui, notamment après les traumatismes de la Révolution culturelle des années 1970 et le massacre de juin 1989 sur la place Tian’anmen, le pouvoir actuel ne peut se légitimer et se perpétuer qu’en garantissant une réussite permanente et une prospérité économique dont il est devenu terriblement tributaire. D’où sa volonté manifeste de maintenir à tout prix un taux de croissance élevé et de s’assurer une expansion à l’échelle mondiale – façon de répondre à une soif nationaliste de renouer avec le destin impérial (et impérialiste) de la Chine [4] – à travers les nouvelles routes de la soie qui sont tragiquement devenues ces derniers temps celles de la pandémie … Reste à se demander si on peut (encore) parler à l’heure qu’il est de « civilisation chinoise », question qui fera l’objet de mon cours cette année au Collège de France.

Propos recueillis par Flavie Dubois-Mazeyrie

 

[1]. C’est là l’idée-maîtresse qui a présidé à la création en 2010 de la collection bilingue « Bibliothèque chinoise » aux Belles Lettres qui compte aujourd’hui une trentaine de titres parus.

[2]. Voir la toute récente parution en ligne du volume collectif que j’ai co-dirigé avec Sanchit Kumar intitulé India-China:Intersecting universalities, Collège de France, OpenEdition Books, avril 2020.

[3]. Voir à ce sujet mon article « De la Chine-monde à la mondialisation du « virus chinois » »,  mis en ligne le 8 avril 2020 dans la série « Face à la pandémie » de la Newsletter de la Fondation du Collège de France.

[4]. Voir à ce sujet mon article « Pandémie et mondialisation à la chinoise », mis en ligne le 4 mai 2020 dans la Lettre de l’ENS « Vu.es d’Ulm ».