Qu’est-ce qu’une civilisation ? Comment se définit-elle ? En prenant pour point de départ la relation de concurrence que la langue japonaise a noué avec le chinois classique, le Pr Jean-Noël Robert, chaire Philologie de la civilisation japonaise, propose de mettre en lumière la prépondérance des rapports linguistiques et religieux dans la construction des identités civilisationnelles à travers l’histoire.

Des historiens du XXe siècle aussi divers et considérables, au moins par leur notoriété, que René Grousset (1885-1952), Arnold Toynbee (1889-1975), Fernand Braudel (1902-1985) ont accordé une place centrale dans leurs travaux à la notion de civilisation, bien que chacun en ait eu une conception difficilement conciliable avec les autres. C’est en partie stimulé par cette réflexion sur le rôle des civilisations et le souci de les distinguer de la simple notion d’empire, confusion à laquelle mène facilement la vision anglo-saxonne plus récente propagée par des livres tels que Le choc des civilisations, que le Collège de France a pris l’initiative de regrouper sous la dénomination d’Institut des civilisations un ensemble de chaires et d’instituts de recherche allant de l’Egypte et de la Mésopotamie au Japon pré-moderne, en passant par la Grèce antique, l’empire byzantin, les mondes islamique et indien, et bien sûr la Chine. Il faut souligner que cette création coïncide avec l’intérêt renouvelé à l’égard de ce que l’on appelle l’histoire globale ou histoire connectée, qui apparaît comme une approche très fructueuse de l’histoire des civilisations.

Si les civilisations peuvent nous sembler stables, malgré le mot de Paul Valéry, elles sont aussi en continuel état d’équilibre précaire, et il semble que l’on ne prête pas assez attention à deux éléments constitutifs qui, au-delà des relations politiques et économiques, sont facteurs de stabilité comme de changement, à savoir les religions et les langues. L’un des exemples les plus frappants en est l’Europe occidentale et orientale. Paul Veyne a souligné le caractère bilingue de l’empire gréco-romain ; si celui-ci a connu une révolution culturelle profonde avec l’intrusion du christianisme, c’est la continuité linguistique gréco-latine qui lui a permis de subsister en tant que civilisation jusque par-delà la Renaissance. La rupture absolue du passage des religions ‘païennes’ antiques au christianisme a pu être évitée grâce aux lettres préchrétiennes cultivées dans le monde chrétien, avant de devenir la base éducative des Temps Modernes.

Les « temps intéressants » que nous vivons depuis la chute de l’Union Soviétique sont une occasion exceptionnelle d’observer les réajustements qui s’opèrent en suivant des lignes de force qui remontent à plusieurs siècles et qui se définissent bien dans le terme usuel de « civilisation ». Ainsi l’Asie Centrale ex-soviétique qui se réorganise soit par un retour imaginaire à la civilisation arabo-persane qui fut la sienne jusqu’à la Révolution, soit par l’accentuation des tendances séparatistes et nationalistes, plus récentes, portées par la différenciation linguistique et fondées sur un monde turc ancien reconstitué. On pourrait comparer et contraster de ce point de vue les mouvements qui agitent les peuples ouzbek, tadjik et ouigour, chacun s’efforçant de se recentrer selon les représentations qu’il se fait de son histoire.

Avec pour centre la chaire Philologie de la civilisation japonaise, notre projet d’enseignement s’inscrit dans un cadre plus vaste de recherches qui se propose de mettre en lumière cette prépondérance des rapports linguistiques et religieux dans l’histoire. A l’échelle du Japon, l’enquête porte sur la façon dont la culture japonaise s’est constituée et s’est transformée à travers les âges, du haut Moyen Age jusqu’à l’époque moderne (avec pour aboutissement le XXe siècle), en transformant et retraitant consciemment les apports culturels chinois de façon à établir une « tradition » purement japonaise par un processus constant de décalage et d’altération de ces derniers. En posant dès l’origine une langue indépendante du chinois et divine par essence, avec une poésie qui se voulait l’égale de la prestigieuse tradition continentale, les lettrés et le pouvoir japonais ont institué deux voies parallèles dont le XXe siècle a vu où elles pouvaient mener. Nous avons pu aussi montrer que, dans une très large mesure, c’est une vision religieuse fondée sur le bouddhisme qui a permis cette individualisation du Japon. Parvenue certes dans l’archipel par le biais de la Chine, cette religion d’origine indienne fut reliée directement aux divinités japonaises protectrices de la maison impériale et fut comme le garant de son indépendance culturelle. Ce n’est que bien plus tard que le shintô vint s’installer dans ce système, dont il est en grande partie l’héritier et non l’origine. C’est sur cette construction élaborée au fil des siècles que le Japon prétendit, dès la fin du XIXe siècle, supplanter la Chine en Asie Orientale en se considérant comme le successeur légitime de la civilisation chinoise. Nous voyons à présent le rapport s’inverser sous nos yeux.

Nous nous sommes appuyé sur le caractère exemplaire de ce modèle langagier et civilisationnel sino-japonais pour étendre son champ d’application à d’autres aires culturelles de l’Eurasie et de l’Afrique, en appelant « hiéroglossie » le réseau de phénomènes qui unit entre elles des langues et des cultures qui se reconnaissent pour centre une langue primordiale, c’est-à-dire de premier rang, le plus souvent porteuse à l’origine d’Ecritures tenues pour consacrées. Il n’est pas besoin de rappeler que cette appellation n’implique nullement un jugement de valeur, mais délimite un fait historique qui évolue d’ailleurs selon une courbe récurrente. Entre deux langues impliquées dans une relation hiéroglossique, le rapport sera d’abord de soumission de la seconde à la première, puis d’émulation et enfin de remplacement. Il suffit de songer à l’histoire du latin et des langues européennes pour vérifier cette courbe. A travers une série de colloques internationaux, nous avons pu réunir des spécialistes de divers domaines qui ont accepté de soumettre ce concept aux résultats de leurs propres recherches. Les actes des deux premiers colloques, Hiéroglossie I et II, ont été publiés. Le volume III sera prêt cette année. Le champ est infini, mais les évolutions géopolitiques de ces dernières années montrent que la question est plus pressante que jamais.

Pr Jean-Noël Robert
Chaire Philologie de la civilisation japonaise

 

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